Kayiti,maisons pour Haiti

Kayiti,maisons pour Haiti

L'aide six mois après. Marc Messchaelk (extrait)

L’action humanitaire commence à produire ses effets et a témoigné de la volonté internationale d’apporter son soutien à cette population en détresse.

Quelques nuages sont toutefois à noter dans le ciel quasi idyllique de l’image d’une population reconnaissante accueillant l’aide des nations compatissantes… L’argent promis tarde à être décaissé par les États qui se sont engagés à soutenir la reconstruction, à peine 1,5 % alloué par rapport aux milliards de dollars annoncés. Le gouvernement haïtien ne joue toujours pas un rôle positif de coordination et d’orientation des aides : cahiers des charges inexistants, retard dans l’affectation des terres de l’État à la reconstruction, absence de plan sanitaire. Tout semble donc encore faire défaut au niveau de l’autorité haïtienne. Quant à l’action humanitaire, elle s’est aussi mise en place dans une certaine cacophonie, avec des jeux de concurrence et de surenchère, la volonté de plaire aux donateurs, d’adopter des schémas d’urgence préconçus avec un personnel mal informé des particularités du terrain haïtien et se comportant trop souvent comme en territoire conquis. Le mécontentement s’est donc accumulé aussi ces derniers mois face à une action internationale désordonnée et peu efficace. On parle maintenant de trois ans d’attente pour une véritable reconstruction, les déblaiements accusent une lenteur effrayante, les camps de tentes sont devenus des lieux de trafic et d’insécurité nouveaux.

Mais comment évaluer le risque représenté par ces quelques nuages sur le ciel idyllique que l’on persiste néanmoins à dépeindre ? Il est urgent pour avancer d’identifier aussi quelques illusions, voire quelques contrevérités, qui favorisent plus le maintien du chaos que la sortie de crise. Ces illusions tiennent dans un schéma d’action relativement simple : la réalité haïtienne est compliquée, les donateurs ne s’entendent pas sur la stratégie à adopter ; il faut mettre un terme aux tergiversations et privilégier l’aide directe à une des populations les plus pauvres du globe. De ce schéma général, qui semble relever du pur bon sens, ont découlé trois grandes illusions qui hypothèquent l’action actuellement menée en Haïti.

Première illusion : « Mettons entre parenthèses le problème politique et attaquons-nous directement aux problèmes concrets de survie des Haïtiens ! »

Commentaire : Pour beaucoup d’acteurs internationaux, la catastrophe sismique a pris les apparences d’une « aubaine » à saisir, d’une opportunité diraient les économistes : celle de mettre entre parenthèses l’imbroglio de la transition politique qui mine le pays depuis vingt-cinq ans, pour créer une sorte d’union sacrée face au deuil national. Ce sursaut collectif devait permettre d’aller enfin à l’essentiel : assurer les bases matérielles d’existence de la population plutôt que de tergiverser. En apparence simple et efficace, une telle position se révèle pourtant à l’usage n’être qu’un fantasme de technocrate de l’aide d’urgence. Primo, l’absence de cohésion politique est le premier facteur de désorganisation de l’aide et du retardement des décaissements internationaux par défaut d’interlocuteurs fiables. Secundo, l’agenda politique a tôt fait de reprendre la main. Tout d’abord, factuellement, le mandat présidentiel est à échéance et le pays va devoir se rendre aux urnes. Mais ensuite plus fondamentalement, pourquoi entretenir l’illusion que ce pays pourrait s’en sortir par une simple opération magique de mise sous tutelle humanitaire. L’ONU n’est arrivé à rien dans le pays depuis quinze ans. À peine est-elle parvenue à sécuriser sa propre mission d’intervention, sans réduire significativement le nombre d’armes lourdes en circulation dans le pays. Par ailleurs, quel pays ami serait candidat à prendre la responsabilité d’une mise sous tutelle ? Avec quelle légitimité ? Haïti n’est pas en guerre, le pays est doté d’institutions démocratiques validées par la communauté internationale et qui travaillent. C’est cette même communauté internationale qui a favorisé le retour au pouvoir de René Préval après le départ forcé du président Aristide en 2004. L’agenda politique s’est très vite immiscé dans la gestion de l’après-séisme. Les autorités en place ont tenté d’utiliser la catastrophe de deux manières : soit pour précipiter les élections et prendre l’opposition de court ; soit pour justifier une prolongation de mandat et retarder la joute électorale. Aujourd’hui, c’est l’ONU elle-même qui a fini par devoir forcer la main pour que des dates d’élections soient fixées en cohérence avec la Constitution, soit le 28 novembre 2010 pour la présidentielle. L’ONU a ainsi réalisé, malgré elle, l’unanimité contre son « ingérence » et lancé le jeu des grandes manœuvres préélectorales. Le président a refondé son propre parti pour évincer des successeurs possibles et favoriser la candidature de proches sous son contrôle. Dans ce contexte, la surenchère nationaliste est devenue un exercice incontournable : l’ingérence humanitaire est dénoncée, le contrôle haïtien sur les fonds octroyés et sur le plan de reconstruction est exigé. Pouvait-on réellement imaginer faire l’économie de la question politique si essentielle à la vie d’un peuple ?

Deuxième illusion : « Utilisons la gestion de l’après-catastrophe pour lancer un plan ambitieux qui vise à tout reconstruire pour les Haïtiens. Profitons de la table rase pour repartir à neuf ! »

Commentaire : Le séisme a offert l’occasion d’unir les bailleurs de fonds autour d’un plan de reconstruction qu’ils n’arrivaient pas à mettre en place malgré une réunion similaire tenue en 2005 après le départ d’Aristide. Mais quelle confusion autour du terme « reconstruction » ! Quelle distance énorme entre d’un côté le processus complexe – social, économique, politique – de reconstruction d’un pays détruit par trente ans de dictature, puis par vingt ans de régimes de transition corrompus et inféodés au trafic de la drogue et, d’un autre côté, le processus technique, matériel, limité, consistant à rebâtir une portion de territoire sinistrée par un séisme. La distance qui pourrait séparer grosso modo l’après-apartheid en Afrique du Sud et l’après-ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans ! Comment croire que le processus technique pourrait devenir le moteur du processus démocratique quand on a devant soi une présence internationale enlisée de longue date, un gouvernement hautement corrompu et une classe de techniciens de l’aide internationale coupée des conditions de vie de la population et artificiellement enrichie par l’aide extérieure ? 
Cette illusion a conduit à minimiser les effets néfastes inévitables d’une impulsion internationale désordonnée : explosion des coûts des logements encore accessibles et entrave au relogement des sinistrés, entretien d’un marché parallèle en pleine inflation, trafic marginal de l’aide, spéculation sur les bénéfices possibles d’un accès prioritaire à de nouveaux logements, possibilité de détournement de l’aide par le truchement de monopoles d’achat de certains biens (par exemple, les tentes), etc. La nécessité d’intervenir au plus vite dans des conditions d’action mal évaluées a favorisé les réseaux de corruption déjà en place.

Troisième illusion : « Ciblons l’aide directe aux victimes, sur le modèle de l’urgence, pour donner à la population les moyens de s’en sortir en déployant ses capacités naturelles de solidarité. »

Commentaire : Face à l’ampleur du désastre sans précédent dans l’histoire des séismes, l’accès aux victimes ne semblait pas poser problème tant la masse de population dans le besoin était importante. Il suffisait d’apporter les moyens pour activer et renforcer les capacités de survie et de cohésion sociale de cette population. Aucun doute possible sur l’identification des victimes. Pourtant, en Haïti, la spoliation des victimes, voire l’imposture, est devenue monnaie courante depuis la fondation du Fonds d’aide aux victimes du coup d’État en 1995. À cette époque, quantité d’organisations fantoches sont nées dans l’unique but d’accéder à ce fonds. 

Ces difficultés se sont reproduites par la suite, notamment lors des cyclones en 2004 et en 2008. Le statut de victime n’est pas protégé ! Que penser des logements de fortune qui sont venus se dresser à l’entour de terrains sur la route du Nord que l’on destinait à des déplacés du centre-ville et qui ont saturé les emplacements avant même le déplacement des concernés ? Que penser des occupants de tentes qui font le va-et-vient entre leur habitation (toujours en bon état) et le camp d’où ils ramènent pour l’entreposer l’aide alimentaire ? Que penser à l’inverse des ces familles relogées pêle-mêle par solidarité de proches et qui se tiennent à l’écart des camps et des distributions de vivre pour simple raison de sécurité ? Que dire de l’augmentation du nombre de prétendus sans-abris six mois après la catastrophe, alors qu’à l’inverse l’effort d’accueil fourni par les provinces est sous-estimé constamment ? Que dire d’un État qui traite avec moins d’égard les victimes sans abri que les fraudeurs et les voleurs de terres qui cherchent à monnayer au prix fort un dédommagement avec de faux papiers ? Pour éviter tous ces pièges, seules des organisations présentes de longue date sur le terrain, avec des relais sérieux et un projet social concret, peuvent guider vers les besoins réels et légitimes.

Dans un tel contexte, la vigilance est plus que jamais de mise, tandis que la naïveté et la bonne volonté ajoutent au chaos. Après six mois, quel bilan tirer ?

1– Il est impossible de mettre entre parenthèses l’histoire politique d’un pays. Il faut aider les Haïtiens à mettre en place un pouvoir non corrompu, capable d’assumer son rôle d’interlocuteur face à la communauté internationale et de porte-parole de la population. Dans cette optique, il faut privilégier les partis qui ont une histoire durable de participation à la vie parlementaire et chercher avec eux des solutions.

 2– Pas de reconstruction sans déblaiement. Il faut arrêter de s’illusionner sur la reconstruction qui ne sera efficace qu’en fonction du point précédent (l’agenda politique). Ce qui est urgent c’est de déblayer avec des moyens efficaces, arrêter de se moquer des Haïtiens en leur payant un salaire de misère pour retirer quelques kilos de gravats, ne pas être complice des déplacements de population et de la spéculation immobilière qui tentent le pouvoir en place. Arrêter de confondre Haïti avec un pays détruit par la guerre.

3–  Exiger une coordination réelle de l’action des ONG de manière, d’une part, à rendre évaluable leur intervention en fonction d’un plan d’ensemble et, d’autre part, à leur permettre de rejoindre les acteurs réellement dans le besoin, avec l’aide de partenaires haïtiens, seuls à mêmes de procéder efficacement à une telle approche du terrain. Aujourd’hui plus que jamais, Haïti a besoin de clairvoyance, de raison politique et d’efficacité pour honorer réellement l’incroyable résistance de sa population.

Le scénario à éviter absolument pour les six mois à venir est celui d’une campagne électorale coupée du citoyen et focalisée sur le partage de l’argent promis par l’étranger, une campagne coupée des grandes questions vitales oblitérées par la gestion de l’après-catastrophe, à savoir : la réforme agraire, la décentralisation, la déforestation, la sauvegarde des derniers bassins versants, la politique de santé et le système scolaire. Il est difficile d’imaginer une relance économique et une diminution du taux de chômage sans d’abord privilégier une sauvegarde physique du pays et de la société. Alors qu’Haïti se battait avant le séisme contre sa disparition écologique et sociale, la gestion de l’après-catastrophe tend à reléguer ce combat à l’arrière-plan et à créer l’illusion que la reconstruction pourrait être la base de solution de tous les problèmes. Pourtant, cette illusion ne fait que fixer l’attention sur un problème particulier d’abord lié à la sururbanisation désastreuse de la capitale, une capitale qui finit une fois de plus par occulter ce qu’en Haïti on a coutume d’appeler le « pays en dehors » et qui est pourtant la réalité majoritaire du pays.

 

Marc Maesschalck

 
(1) Marc Maesschalck a également collaboré à plusieurs rapports sur la situation des Droits humains en Haïti.


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13/01/2011
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